G. Sergi - W. Pfeifer : l’Interview croisée
- David Pinto
- 11 juin 2022
- 11 min de lecture
Dernière ligne droite avant l’Assemblée Générale Annuelle de Swiss Basketball au cours de laquelle nous connaîtrons le nom du Président de la Fédération pour les quatre années à venir.
Place désormais à l’interview croisée du Cinq Majeur qui a été réalisée après avoir reçu énormément de sollicitations, de messages & de questions suite à l’annonce de la candidature de M. Pfeifer, que ce soit de la part de coachs, bénévoles, dirigeants d’Association Régionale ou bien d’éducateurs.
Dirigeants de clubs professionnels & amateurs, formateurs, bénévoles… en somme ce sont les acteurs du basketball suisse qui nous ont permis de constituer l’ossature de cette interview croisée orientée autour de plusieurs grands thèmes.
C’est l’occasion parfaite pour Le Cinq Majeur de clôturer cette campagne Présidentielle avec un échange interposé des deux candidats sur des thématiques choisies par la communauté du Cinq Majeur… On vous laisse découvrir le résultat final à quelques heures du scrutin tant attendu.

1er thème : la Formation des entraineurs
Il y a très peu d'entraîneurs formés en Suisse qui occupent des postes importants dans les clubs d’élite.
La plupart des coachs sont étrangers et ont été formés dans leur pays d'origine.
Que comptez-vous faire pour améliorer/professionnaliser la formation des entraîneurs en Suisse?
Depuis plusieurs années les cours d'entraîneur sont dispensés par des experts Swissbasket mais malheureusement, ce sont les mêmes depuis 20 ans.
N'est il pas temps de réformer en profondeur le système de formation des entraîneurs ?
On constate souvent chez les entraîneurs de jeunes des lacunes au niveau pédagogique.
Partagez vous ce constat ? Et si oui, comment comptez-vous y remédier ?
On parle souvent de joueur "potentiel" mais il y a aussi des entraîneurs "potentiels" qui ont toutes les qualités requises pour devenir entraîneur de métier.
Envisageriez-vous la mise en place d'un apprentissage dans le métier d'entraîneur de basket ?
G. Sergi: « Il y a, comme pour les joueurs, un déficit de promotion autour du métier de coach. Aujourd’hui, malheureusement, quel est le citoyen suisse, qui va se dédier au métier d’entraîneur de basketball ? Il y un problème de reconnaissance économique des coachs. Swiss Olympic a d’ailleurs fixé la limite à 78K brut par an.
Quelle structure de club, d’Association régionale peut proposer cette somme aujourd’hui ? Aucune, donc cela explique que nous n’avons pas d’entraîneurs suisses.
La plus grosse lacune est technique, pas pédagogique. Quand on s’engage dans la voie de la formation, on a souvent une fibre pédagogique. Il faut une formation à 2 vitesses,
une pour les coachs qui interviennent de manière bénévole et l’autre pour les futurs coachs professionnels. Le problème est que nous avons des contraintes imposées par l’OFSPO, qui nous empêche de faire exactement ce que l’on voudrait (nombre de jours de formation, squelette du plan de formation, etc...).
Le plus important est de trouver le moyen de professionnaliser le métier d’entraîneur. C’est notre objectif pour chaque association régionale. »
W. Pfeifer: « L'ensemble de la formation des entraîneurs doit être revu afin de le moderniser. Je lancerais un groupe de travail avec des experts nationaux et internationaux afin de réfléchir à ce qui peut être amélioré et où nous voulons aller. A partir de là, nous devons élaborer un plan avec un objectif et des jalons afin de le réaliser dans une période de temps définie. Il faut donner les moyens au club de pouvoir enfin engager des coachs suisses et briser cette dynamique négative.
En ce qui concerne le niveau pédagogique : je pense que ce n'est pas un problème commun que d'établir un projet à ce niveau. Au sein du groupe de travail susmentionné, cette question sera traitée de manière moderne afin d’offrir la meilleure formation possible aux techniciens et notamment sur le plan pédagogique.
De ce groupe de travail, nous devons aussi réfléchir à la question des formateurs qui transmettent ce savoir. Une meilleure formation de ces derniers est nécessaire tout comme un renouvellement afin d‘amener un vent de fraîcheur également.
En ce qui concerne l'apprentissage : Eh bien, pourquoi ne pas l'envisager. Je ne peux pas affirmer pour l'instant que nous devons nous lancer dans cette voie, mais cela semble intéressant. Il faut évaluer avec des experts si cela a du sens, quel est l'effort à fournir, puis répondre à cette question. En tout cas, il faudrait une large acceptation pour suivre cette idée. »
2ème thème : Structures d'accueil des jeunes talents
Aujourd’hui nos jeunes talents s'exportent de plus en plus jeune à l'étranger.
Parmi eux il y a des joueurs très talentueux pour qui cela peut se comprendre, mais il y a aussi une majorité de joueurs "moyens".
D'autres joueurs qui ont du talent restent en Suisse mais ne font pas le travail nécessaire pour atteindre le haut niveau.
Comment expliquer l’exode de nos talents dès le plus jeune âge ?
En Suisse, l'accueil des talents est organisé autour des CPE (centre de promotion des espoirs).
Or des clubs qui ne sont pas CPE ont obtenu de biens meilleurs résultats en termes de formation de joueur de haut niveau.
Même si les résultats sportifs ne sont pas le premier critère pour déterminer la qualité d'un travail de formation, certains CPE actuels ont des résultats sportifs bien moins importants que des clubs qui ne sont pas reconnus comme tel.
Partant de ce constat, les critères pour obtenir et conserver le label CPE ne sont-ils pas à revoir ?
Pour beaucoup, le système de CPE semble ne pas avoir fait ses preuves, faut-il le modifier ?
Le Président Fattal au micro du Cinq Majeur s’était exprimé il y a quelques années de cela en affirmant qu’il faudrait contraindre les clubs de SBL sur des questions de formation avec un cahier des charges à moyen-terme en prenant l’exemple des Lions de Genève.
Quelle est votre position par rapport au lien qu'il devrait y avoir entre club de SBL et la formation des jeunes talents?
Les joueurs ont besoin de s'entraîner plus et mieux. Pas seulement les 10 meilleurs talents par canton mais le plus grand nombre possible.
En France, il existe des "Sections sportives" dans les établissements scolaires: il s'agit d'un système qui permet aux écoles de proposer plusieurs entraînements qui font partie intégrante de l'emploi du temps de l'élève (joueur).
Les joueurs qui font partie de ces sections ne sont pas forcément dans le même club, même s’il peut y avoir des contrats entre Club et école.
Les joueurs qui ne sont pas géographiquement dans le secteur de l'école en question peuvent obtenir une dérogation pour intégrer l'établissement.
Qu'en pensez-vous de cette idée et envisageriez-vous de développer un concept similaire en Suisse dans les années à venir ?
G. Sergi: « L’exode des jeunes talents, dès le plus jeune âge est un échec quasi-total. Il ne faut pas mélanger les résultats sportifs avec le travail de formation. Aujourd’hui, nous avons de plus en plus de clubs, qui veulent entraîner tous les jours, avec des coachs pros.
C’est donc un vrai bon signal.
Le CNBS va clairement freiner le départ des talents, vers des projets étrangers, très aléatoires. On a un projet avec les clubs de SBL MEN, sur les U23. Mais les clubs ont des moyens limités, qui ne leur permet pas forcément de faire une formation similaire à ce que les clubs français font, par exemple.
Le basket dans les écoles existe, avec les SAF (Sport, Art, Formation). Mais il n’est pas toujours facile, de pouvoir entrer dans les écoles. En Romandie, nous avons assez de joueurs. C’est surtout en Suisse Alémanique que nous avons un gros déficit. »
W. Pfeifer: « Nous devons développer un plus grand nombre de clubs dans toute la Suisse, qui soient capables d'offrir « une maison» aux jeunes talents. Aujourd'hui, nous avons beaucoup de talents qui cherchent où s’épanouir. C'est exactement le problème que nous avons dans la partie germanophone : les jeunes talents ne trouvent pas de club où ils peuvent se développer comme à l'étranger. Plus nous avons de clubs qui peuvent offrir une telle base, plus les talents resteront. Comme je l'ai déjà mentionné, je ne pense pas qu'une année ou plus à l'étranger soit une mauvaise chose - cela doit arriver au bon moment dans la vie d'un jeune talent. Cela va également dans le sens d'une plus grande acceptation du basket-ball en tant que sport tendance. Les activités 3x3, en particulier, nous aideront beaucoup dans ce domaine.
Concernant les CPE, je ne suis pas un expert du système, mais les dysfonctionnements sont là. Cela étant dit, ce système & ces labels devraient être revus et modifiés.
Au sujet du lien entre clubs de SBL & la formation des jeunes talents: je réitère ce que je vous ai présenté dans mon programme, il faut accompagner et contraindre à terme les clubs sur des questions de formation et d’académie, et pourquoi pas autour d’une réflexion sur la règle du 3+1.
J’aimerai aussi m’inspirer de ce nous avons lancé à ProBasket. Nous avons ainsi commencé en 2015 à établir des centres de compétence dans nos régions, où nous avons engagé des entraîneurs de haut niveau afin d'offrir des formations supplémentaires le samedi et le dimanche. Aujourd'hui, nous avons 4 centres (Ouest, Centre, Nord-Est et Sud). Nous avons ouvert ces centres à tous les talents dans les différentes régions. En outre, nous nous rendons dans les écoles et donnons des cours de basket pendant le temps scolaire. Nous organisons des leçons de basket-ball en anglais afin d'attirer les jeunes talents. Ce concept de centres de compétences peut facilement être transféré à toute la Suisse, mais il doit être organisé au niveau national et géré localement par la fédération régionale en coopération avec les clubs. Ma réponse à cette question est donc la suivante : nous devons mettre en place à l'échelle nationale ce qui fonctionne et réussit du côté de ProBasket. A propos, ce projet est également soutenu par la FIBA. »
3eme thème : attractivité des championnats jeunesse
Quelle est votre vision à moyen terme au sujet des championnats jeunesse en Suisse ?
Comment assurer une amélioration de ces derniers afin de stopper l’exode massif des jeunes talents suisses vers l’étranger ?
G. Sergi: « Nous avons créé les compétitions U16 et U18 nationales. Cela marche bien et c’est de mieux en mieux. Nous avons également repris les compétitions interrégionales, qui fonctionnent très bien. Ce n’est pas la raison majeure pour laquelle les talents partent à l’étranger. »
W. Pfeifer: « Comme déjà dit, nous devons améliorer le nombre d'offres pour les jeunes talents. Nous devons aider les clubs à améliorer leur offre. Cela signifie que nous devons avoir plus de clubs jouant en première et deuxième division. Plus nous aurons d'offres pour eux, plus ils resteront. Il n'y a rien que l'on puisse faire d'aujourd'hui à demain. Il faut enclencher un plan sur du long terme afin d’améliorer la compétitivité de nos championnats jeunesses qui doit aller aussi aller de paire avec la qualité de la formation qui est donné. »
4eme thème : la promotion du basket
Quelles actions concrètes comptez-vous mettre en place pour développer et promouvoir le basket dans les zones où il n'est pas assez développé ? (Suisse alémanique & Tessin notamment )
La encore, n'y a-t-il pas des ponts à construire entre les écoles, les clubs et la fédération ?
Le basket féminin est dans une situation très compliquée: il n'y a pas assez de pratiquantes, les clubs peinent à faire des équipes et le championnat de SBL Women se meurt.
Quelles solutions envisagez-vous pour y remédier ?
Quelles actions prioritaires mettriez-vous en place pour promouvoir le basket féminin ?
G. Sergi: « Le nombre de licenciés a augmenté de 40 % en 8 ans. De plus en plus de clubs refusent des joueurs par manque d’infrastructures ou d’entraineurs. Il faut donc continuer à développer le mini basket, axe principal des actions futures et créer de nouveaux clubs, capables d’accueillir de nouveaux membres.
En ce qui concerne la Suisse alémanique, le travail doit être mené plus en profondeur. Il y a un défaut de culture, un manque de dirigeants potentiels et d’infrastructures. Cela prendra du temps, mais j’espère qu’il y aura un jour 30 000 licenciés dans les 15 cantons gérés par Pro Basket. »
W. Pfeifer: « J'ai déjà dit dans la présentation de mon programme que j'organiserais une rotation d'événements promotionnels dans toutes les régions de Suisse (F-CH, I-CH, GE-CH) avec la coopération des fédérations régionales (rencontres de la Nati, compétitions nationales). Deuxièmement, nous devons regarder ce que d'autres sports font et copier cela pour le Basketball. Par exemple, dans ma région, le club de hockey EVZ a lancé un programme "EVZ tschegget dini Schul". Dans les faits, ce programme s’organise tout au long de la saison durant laquelle certains joueurs professionnels se rendent dans des écoles et des classes sélectionnées pour une session de questions-réponses et plus tard, la classe entière est invitée à un match de gratuitement. Ce sont des choses simples, qui ne coûtent pas cher et qui ont un effet énorme. Imaginez que chaque club de SBL fasse cela de manière récurrente. L’impact serait grand et c’est ce que nous devons rechercher.
Je pense que le basket féminin a été complètement discriminé par rapport au basket masculin. J’ai déjà longuement abordé ce thème dans votre précédent article en critiquant la politique mise en place par nos dirigeants. Nous devons revoir le basket féminin depuis la base. Nous devons commencer à promouvoir le basket féminin au niveau national et au niveau du recrutement. Nous devons mettre en place des journées de promotion dans tout le pays et nous devons intégrer d’anciennes grandes joueuses retraitées dans la fédération afin d'utiliser leur expérience pour améliorer le basket féminin. La passivité de la fédération sur cette question en dit long sur l’importance apportée au basket féminin. Nous devons en faire plus car à ce rythme, nous accumulerons un retard trop grand pour être comblé malheureusement.»
5ème grand thème: Problématique relative à tous les sujets abordés : les infrastructures en Suisse
Comment envisagez-vous d'intervenir politiquement pour développer des structures dédiées au basket ?
Le championnat d’élite suisse est un des rares championnats majeurs en Suisse dans lequel nous retrouvons des parquets de gymnase et très peu de paniers girafes dans les salles.
Qu’envisagez-vous de mettre en place pour améliorer les conditions de jeu de nos championnats élites ?
Certains matchs de championnat élite jeunesse ont lieu dans des salles pas adaptées.
Il est fréquent que les U14 jouent sur des terrains en large où il n'y a même pas de 3pts dans les corners et/ou avec un mur 1 mètre derrière la ligne de fond (c'est le cas dans des CPE comme Pully ou Fribourg par exemple).
L'effet sur l'image du basket Suisse est catastrophique.
Ne faut-il pas être plus exigeant dans les réglementations, surtout pour les niveaux nationaux ?
Avec la communication de Swiss Basket, on a l'impression que le seul objectif est de renforcer les équipes nationales.
Un des arguments de la création du centre fédéral a d'ailleurs été de dire que les joueurs s'entraîneront toute la saison ensemble et seront donc plus performants pendant les championnats européens.
Ne faudrait-il pas d'abord penser à renforcer la base de la pyramide (et y mettre les moyens) avant de vouloir faire briller le pointe ?
G. Sergi: « Chaque semaine, nous sommes investis dans des rendez-vous avec les clubs, les communes, qui portent des projets de construction de nouvelles infrastructures. Ce problème de salle n’est pas que le problème de la Fédération.
C’est un problème ancien et qui aurait dû être traité il y a près de 30 ans. Il sera difficile de se remettre à niveau dans la mesure où, aujourd’hui, la quasi-totalité des nouvelles salles construites en Suisse, est liée à des projets de création d’écoles.
Le problème des infrastructures pour l’élite, c’est-à-dire les championnats de 1ère et 2ème divisions masculines et féminines est très différent de celui des championnats jeunesse, qui se déroulent sur des terrains qui ne sont pas aux normes (28x15). Le fait que la fédération gère aujourd’hui presque tous les championnats jeunesse, notamment en Romandie, augmente la rigueur exigée sur les dimensions des terrains. Les matches des championnats CSJC se déroulent tous ou presque sur des terrains au minimum 26x14m et les championnats nationaux sur des 28x15.
Pour l’élite, les normes FIBA sont devenues drastiques. Aucune salle, à part Fribourg, n’est aux normes internationales en Suisse. On doit donc installer notre parquet partout où l’on va. Pour les championnats d’élite des clubs, on a déjà avancé, même si nous devons faire plus.
En ce qui concerne la promotion de la relève, nous avons un plan précis sur la formation des U14. Si nous avons ouvert le CNBS avant de mettre en place ce projet, c’est que cela était vital et ne pouvait attendre. »
W. Pfeifer: « Je pense que c'est un sujet très difficile et un des sujets les plus complexes à aborder. Rendez-vous compte que nous n'avons qu'une seule salle de basket en Suisse et que même les clubs nationaux jouent dans des gymnases. Je pense que cela ne pourra pas changer de suite dans les cinq à dix prochaines années. Je pense donc que c'est un sujet que nous devons aborder dès à présent. Pour cela, nous devons essayer d'influencer les politiques sur ce point, mais c'est comme toujours une question d'argent.
Néanmoins, c’est à travers une vraie politique sportive et une action forte qu’on parviendra à convaincre les dirigeants politiques d’investir à long-terme dans le basket. Peut-être - et pourquoi pas - trouverons-nous un sponsor prêt à s’engager dans la construction d’une autre salle de basketball en Suisse. Fribourg y est arrivé, nous devons reconstruite le terreau propice à des investissements de ce genre.
A l’instar de ce que nous pouvons proposer aux clubs de SBL sur les questions de formation, il faut aussi les accompagner sur des questions de base autour de parquets, de panneaux publicitaires ou de paniers girafes qui sont la base avant de réfléchir à des salles modernes.
Ma vision, qui s'applique également à d'autres sports, est de pouvoir avoir des sols en verre dans nos gymnases, de sorte à ce que seules les lignes nécessaires soient visibles à travers des LED. La FIBA a récemment approuvé les «Glass LED Courts » pour ses compétitions officielles, alors pourquoi ne pas avoir le doux rêve de généraliser cette nouvelle technologie qui offre en plus de superbes opportunités de marketing ? »
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